Appel à communication

Les publics, et notamment les publics subalternes (Fraser, 2001), ont longtemps été dépeints comme une masse passivement enrôlée dans le processus historique de développement des industries culturelles aux XIXème et XXème siècles (Maigret, 2006). Les études de réception ont revisité cette histoire en plaçant la participation active, multiple et ambivalente des publics au cœur de ce processus de médiatisation croissante des relations sociales. La sociologie des « usages et gratifications » états-unienne se lance ainsi dès les années 1940 dans un programme de recherche qui, pour reprendre la formule d’Elihu Katz et Paul Lazarsfeld (1955), substitue à la question « que font les médias au public ? » une interrogation portant sur ce « que font les publics avec les médias ». Le « tournant de la réception » dans les cultural studies à partir des années 1980 produit de son côté un renouvellement des modèles théoriques (Hall, 1973 ; Jenkins, 1992 ; Grossberg, 1992) qui conduira au développement d’une véritable ethnographie des publics (Morley, 1992 ; Ang, 1993 ; Radway, 1984) permettant de saisir aussi bien les formes de participation les plus visibles, notamment incarnées par la figure du « fan », que les modes d’engagement actif les plus ordinaires. Parallèlement, en France se développe une sociologie de la réception centrée sur l’activité interprétative des publics du cinéma, de la télévision et du spectacle vivant (Odin, 2000 ; Esquenazi, 1994 ; Leveratto, 2006 ; Ethis, Fabiani, Malinas, 2008), ainsi que sur la formation même des publics et des arènes publiques (Dayan, 2000 ; Pasquier et Cefaï, 2003 ; Macé, 2006) S’il importe toujours de contester les conceptions des publics qui tendent à les associer à la passivité, régulièrement réactivées par les paniques morales liées à l’émergence de formes de cultures médiatiques délégitimées, il convient également de reconnaître que les enjeux qui traversent la sociologie des publics ne sont plus les mêmes. À l’heure de la « culture de la convergence » (Jenkins, 2006), comment les interactions entre anciens et nouveaux médias modifient-t-elles les pratiques participatives des publics ? Et de quels nouveaux et anciens outils les sciences humaines et sociales disposent-elles pour les comprendre ? Alors que la participation numérique retient toutes les attentions, et que les inégalités sociales et disparités générationnelles restent fortes dans l’accès à cette participation numérique, comment penser les formes de participation les moins visibles ? Tandis que ne cessent de se développer des foyers de discours encourageant la participation, n’assiste-t-on pas à une forme d’injonction normative à la participation ? S’engager dans la consommation culturelle, être un public actif n’est-il pas désormais devenu le régime ordinaire de conception et d’interpellation des publics ? Comment les publics s’accommodent-ils de ces nouvelles normes et injonctions ? Et que devient le rôle critique des études de réception face aux nouvelles formes d’investissement commercial et politique de la notion même de « participation » ?

DISPOSITIFS DE PARTICIPATION

L’histoire des dispositifs enjoignant à la participation et à l’engagement des publics recouvre un champ particulièrement vaste : du développement de la spectacularisation et des techniques d’immersion ou d’interactivité dans les domaines cinématographique et audiovisuel (Massuet, 2012 ; Jullier, 1997 ; Livingstone et Lunt, 1992) aux plateformes en ligne permettant un soutien actif des publics à la production des œuvres ou au mécénat (Ordanini et al., 1995), en passant par les pratiques expressives multi-écrans invitant au partage, à la recommandation, au commentaire ou à la critique (Allard, 2005 ; Jeanne-Perrier, 2010). De quelles façons ces différents dispositifs socio-techniques et sémiotiques encadrent et soutiennent les formes de l’engagement des publics ? Ont-ils favorisé l’émergence de nouveaux usages médiatiques et de nouvelles expériences spectatorielles ? Enfin, comment les publics se sont-ils saisis des nouvelles façons de « faire public » ? Au-delà d’avoir ouvert à la diversification et l’amplification des contenus, la convergence entre anciens et nouveaux médias a sans doute contribué à transformer les modes de sociabilités et de partage liés à la consommation culturelle. En outre, l’émergence de dispositifs de médiation « horizontale », par exemple au travers de la démocratisation des fonctions « curatoriale » et de recommandation sur le web 2.0, tend tout à la fois à concurrencer, compléter et reconfigurer les médiations verticales traditionnelles (Maigret, 2007). Toutefois, cette activité nouvelle des publics met-elle véritablement à mal la distribution des rôles culturels entre producteurs, diffuseurs et récepteurs ? Les stratégies mises en œuvre par les industries culturelles ne tendent-elles pas à façonner, modeler, administrer, voire exploiter le travail social et créatif des publics ? Se pose ainsi la question du degré d’autonomie des publics face aux contraintes de la communication verticale, de leur capacité à détourner les dispositifs et inventer des usages dépassant le cadre strict de la participation commerciale encouragée par les industries culturelles. Quelles formes prennent ces pratiques de « braconnage » (Certeau, 1980) des dispositifs de participation et quels types de renouvellement de la circulation de la critique dans la sphère publique ou du rapport aux œuvres et à leur interprétation impliquent-ils ? En d’autres termes quelles sont les formes que revêt l’autonomisation relative des publics dans la relation à la consommation artistique ou culturelle (Vidal, 2012) ?

INJONCTIONS À LA PARTICIPATION

Cette culture de la participation a transformé en profondeur les modes d’organisation des industries culturelles. En brouillant en partie la frontière entre consommation et réception, elle participe de l’émergence de nouvelles formes de travail et à ce que certains analysent comme une nouvelle économie, basée sur la dissémination et une plus grande accessibilité aux données et aux produits (Deuze, 2007). Mais c’est surtout dans la relation des industries aux consommateurs et citoyens, et dans le brouillage de la frontière entre ces deux statuts, que semblent se situer les conséquences des injonctions contemporaines à la participation, notamment au travers de l’activité numérique. De la généralisation de la personnalisation des services et biens, aux écologies 2.0 que forment les collaborations indirectes entre publics actifs et marques, la participation des consommateurs constitue l’un des rouages essentiels des industries culturelles contemporaines (Allard, 2008). Le « prosumer » ou « consommacteur », ici tant convoité, semble s’imposer auprès des producteurs comme une version idéalisée du public, à même de donner de son temps et de son attention pour customiser son produit et participer à des projets collaboratifs (Benkler, 2006 ; Cova & Dalli, 2009). Au-delà des pratiques à l’œuvre du côté des publics, il nous paraît par conséquent opportun d’interroger les logiques commerciales sous-jacentes à ces nouvelles formes d’organisation des industries culturelles et les modalités de la reconnaissance qui en découlent. Les injonctions à la participation, fondées sur une économie basée sur une rétribution affective plutôt que financière pour ces nouveaux consommateurs-producteurs (Scott, 2007), n’incitent-elles pas à un travail gratuit ou précaire ? De tels débats dans le champ économique ne sont pas sans résonnance dans le domaine politique. Si Henry Jenkins voit dans la culture de la convergence des opportunités nouvelles de participation aux débats démocratiques, il est néanmoins nécessaire d’interroger les récupérations stratégiques dont la participation peut faire l’objet. La valorisation culturelle de la participation, son émergence en tant que paradigme de compréhension des publics, peuvent-elles être assimilées à un tournant démocratique ou au contraire relèvent-elles d’un type inédit de contrainte sociale (Martucelli, 2004 ; Bouquillion et Matthews, 2010)  ? À quelles nouvelles formes de contrôle et de régulation donnent-elles lieu ? Les propositions de communication au colloque pourront émaner de toute discipline des sciences humaines et sociales. Elles pourront notamment porter sur :

  • Les modes d’engagement médiatique des publics, leur histoire et leurs reconfigurations contemporaines
  • Les théories de l’activité des publics, leur histoire et les nouveaux enjeux qui les traversent
  • Les transformations des industries culturelles à l’heure de la culture de la convergence
  • Les dispositifs d’incitation à la participation
  • Les dimensions économiques de la participation des publics (crowd-sourcing,crowd-funding)
Les propositions de communications ne devront pas excéder 3000 signes (espaces compris) et devront parvenir à l’adresse suivante colloque_participation@yahoo.fr avant le 2 septembre 2013.

BIBLIOGRAPHIE

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